13.10.2006

Ne gâchons pas un tel travail !

Suite à ma soutenance de Master Métiers de la formation, une publication dans un ouvrage collectif m'a été proposée. Ce projet n'a finalement pas abouti. Je décide quand même de faire paraître cette production traitant d'une action de terrain éclairée par des concepts théoriques, des commentaires, des interprétations...

LA TRANSFORMATION IDENTITAIRE DANS UNE ACTION DE RECONVERSION PROFESSIONNELLE : UNE RÉALITE À PRENDRE EN COMPTE EN SITUATION D'ACCOMPAGNEMENT

INTRODUCTION

Au cours de ce chapitre, vous sera présentée l'analyse d'une action expérimentale de reconversion professionnelle au sein d'une structure habilitée par l'ANPE pour accompagner des demandeurs d'emploi dans le cadre du PARE . Les conseillers emploi de la structure ont, au fil d'accompagnement de ce public, observé les difficultés récurrentes que rencontrent des secrétaires, principalement du fait de l'évolution de leur métier et de l'état maussade du marché de l’emploi. Face à une telle situation, ce sont ces demandeurs d’emploi de bas niveau (BEP, BAC PRO) et ceux qui, pour des raisons personnelles se sont éloignés du monde du travail, qui se retrouvent déqualifiés voire sous qualifiés dans leur métier de base. Un pré-projet a été construit visant à amener les intéressés à élargir leur champ de recherche d'emploi, voire tenter une véritable reconversion professionnelle par le biais d'une double démarche d'inventaire et de renforcement de ses compétences transférables soit dans des métiers connexes à son capital d'expériences, soit dans une nouvelle profession. Les personnes visées par cette action sont des professionnels du secrétariat au RMI/PLE , demandeurs d'emploi de longue durée et de niveau BEP et BAC PRO maximum. Après des tests de sélection suivis d'un entretien de motivation qui ont permis de faire le choix d'un groupe plus ou moins homogène (âge, niveau, compétences), seize femmes dont la moyenne d'âge est de 46 ans furent retenues pour ce parcours de quatre mois par un jury composé des membres de l'équipe pédagogique de la structure encadrant ce projet.

Suivant une méthodologie de terrain (Beaud, Weber; 1998), je suis arrivée à poser la question de recherche suivante : En quoi l'action expérimentale de reconversion professionnelle a-t-elle constitué un espace de transactions identitaires permettant d'atteindre une identité professionnelle visée ?
J'ai ainsi interrogé trois femmes ayant participé à cette action : Angèle, Sylvie et Véronique . Il s'agissait qu'elles me livrent au cours de ces entretiens, le sens subjectif de leur expérience.
La formulation de la question ci-dessus m'amène à traiter des bouleversements identitaires vécus par ces personnes en reconversion mais aussi à aborder le rôle de l'institution et de l'équipe pédagogique concernant le déroulement d'une telle action et l'accompagnement que l'on peut faire auprès de ces personnes en mutation identitaire. Avant tout, je ferai un bref rappel sur l'évolution du monde du travail et la féminisation du salariat ainsi que sur le métier de secrétaire étant donné que c'est de ce métier dont sont issues les participantes à cette démarche de reconversion professionnelle.

I - QUELQUES DONNÉES SUR L'ÉVOLUTION DU TRAVAIL, LA FÉMINISATION DU SALARIAT ET LE MÉTIER DE SECRÉTAIRE

1) L'évolution du travail

La société française a été traversée par trois modèles concernant le travail: le travail comme résolution de problème, des années 50 à 70; le modèle de la compétence au cours des années 80 et 90 et le travail comme prestation de service (Dubar; 2001, pp 95-128). Je m'attarde sur ce dernier. En effet, aujourd'hui nous nous trouvons dans des logiques de prestation (Dubar; 2001, p 112). Il faut donc être compétent car la compétence est achetée pour un temps défini par une entreprise qui en a besoin pour accomplir une mission précise, si bien entendu elle n'a pas trouvé mieux chez un autre candidat. Cette façon de traiter la compétence et les gens qui la possède implique une augmentation des CDD, des missions ponctuelles et donc une précarisation de l'emploi. Le "boum" de l'intérim n'est-il pas le symbole même de notre modèle actuel du travail ? Il existe des tensions entre l'offre et la demande d'emploi ainsi qu'au niveau des conditions d'accès à ce dernier. La question est de savoir comment se réaliser dans un contexte si compétitif et incertain et où la trajectoire professionnelle n'est plus linéaire ? Que devient alors son identité professionnelle partie plus ou moins centrale de l'identité personnelle comme s'interroge Dubar ? (2001, p 128).

Aborder les évolutions du monde du travail nécessite de s'interroger sur la place de la femme dans le monde du travail, sur les changements que cela a occasionné.

2) La féminisation du salariat

Entre les années 60 et 80, on assiste, selon Dubar (2001, chap II, pp 57 à 93) à une baisse de la natalité, de la fécondité - certainement dues à la maîtrise de la procréation -, à une baisse de la nuptialité, à une diversification des formes de vies privées (familles monoparentales, recomposées), à une augmentation des divorces. Au même moment, les femmes accèdent massivement au marché du travail et s'affranchissent peu à peu de leur rôle domestique. Même si elles continuent à s'investir auprès de leur famille, elles acquièrent une identité professionnelle par le travail mais aussi une indépendance financière. Dubar écrit d'ailleurs : "Tant que les femmes restent assujetties à leurs rôles domestiques, et surtout aux tâches ménagères non reconnues économiquement, [elles] ne peuvent qu'accéder à une identité de procuration (fille de, mère de, femme de). Alors que l'identité masculine se construit autour du travail productif et des luttes pour sa reconnaissance (ne serait-ce que monétaire), l'identité féminine ne peut accéder qu'à des formes privées, privatives de reconnaissance" (2001, p 62). On voit bien alors que l'identité des femmes au travail ne peut être pensée hors des relations de domination sexuée. Encore aujourd'hui, près de quarante ans après l'arrivée massive des femmes dans l'entreprise, (on pourrait même dire cent si on prend en considération le recours à la main d'œuvre féminine durant la première guerre mondiale), la place des femmes au travail semble se départir difficilement de ce système de rapports. En effet, malgré une féminisation réelle du marché du travail, les femmes accèdent moins aux fonctions de responsables, aux promotions et ont un salaire inférieur par rapport à un homme ayant le même diplôme. Daune-Richard (sous la direction de Maruani; 1998, chap III pp 47-58) écrit : "À niveau de diplôme égal, [les femmes] accèdent globalement à des emplois moins qualifiés (Couppié, 1997), et à même PCS (Professions et catégories Sociales) les femmes sont sur-diplômées (Fournier, 1997)" (1998, p 48). Les processus de production des inégalités entre les sexes persistent encore aujourd'hui…

3) Le secrétariat, une identité bloquée…

Au même titre que la morphologie de l'emploi s'est modifié au cours de la seconde moitié du XXème, le métier de secrétaire a vu lui aussi des changements le traverser. L'arrivée de la micro informatique dans les années quatre-vingt et son hégémonie aujourd'hui ont engendré une extension du métier pour répondre aux nouvelles contraintes des entreprises. Cela a nécessité une adaptation rapide à ces nouveaux contenus (maîtrise de logiciels) et une réorganisation de la journée de travail. Certaines femmes s'étant arrêtées pour élever leurs enfants n'ont donc pas pu se mettre "à la page" à ce sujet et ne peuvent plus prétendre à être recrutées dans ce secteur. Par ailleurs, comme l'expliquent Alonzo et Liaroutzos (sous la direction de Maruani; 1998, chap IV pp 59-70) il n'y a pas vraiment d'évolution possible dans ce secteur. La secrétaire a cette image de "gardienne des lieux" (1998, p 67), de celle qui est toujours là, fidèle à son poste, à son service, à son équipe. La secrétaire est celle qui, finalement, tisse du lien entre les membres d'une équipe. Son absence romprait avec l'équilibre qu'elle créé. Le métier de secrétaire est considéré comme sédentaire et c'est en cela que l'on pourrait parler d'une identité bloquée. Une perspective d'évolution n'est pas envisageable, soit du fait des critères de recrutement (expériences, certifications non satisfaisantes du fait d'un arrêt prolongé par exemple), soit de promotion (le caractère sédentaire du métier de secrétaire vient d'être démontré). Il est à préciser que le contexte n'est pas le seul responsable d'une l'identité bloquée. La personne peut l'être tout autant.

Après avoir présenté un aperçu des évolutions du monde du travail, notamment sur l'entrée des femmes, et du métier de secrétaire - dans le but de fournir un cadre global de réflexion sur le terrain -, je reviens à la question de la transformation identitaire enclenchée chez ces femmes dans l'action de reconversion professionnelle étudiée. Dans un premier temps, j'évoquerai les bouleversements identitaires repérées dans le discours des trois femmes interrogées puis j'aborderai la question du rôle du dispositif de formation.

II - UNE IDENTITÉ "EN CRISE" CHEZ LES TROIS PERSONNES INTERROGÉES

L'action de reconversion professionnelle a provoqué chez ses bénéficiaires des questionnements très forts sur leur identité passée, actuelle et celle qu'elles souhaitaient atteindre par cet engagement.

1) Témoignages…

Lors de regroupements ou d'entretiens individuels avec le référent de l'action, j'ai pu entendre des phrases telles que : "Quand on est dans une dynamique de travail, on ne s'occupe pas de soi. Là, on a pris le temps de faire le point, de s'occuper de soi et de s'orienter vers des secteurs où il y a du travail.". "Quand on est demandeur d'emploi depuis longtemps, on ne sait plus se valoriser", "Je vais avoir 45 ans, je suis dans une dynamique, je ne veux pas que ça retombe comme un soufflé." On perçoit là, la crainte de l'après et le doute quant à la réussite du projet entamé. " Ça m'a regonflée", "Ce que j'ai pu apprécié dans cette structure c'est qu'on m'a écoutée dans ce que je voulais faire, que le projet soit réaliste ou pas. Ailleurs, on me disait c'est pas réaliste. Avec cette structure, j'avais besoin de l'entendre officiellement. Mon projet était un projet." Cette phrase fait écho à la reconnaissance par l'Autre du projet que cette personne considère comme tel. Cela illustre la recherche d'adéquation entre le regard et la valeur accordés à quelque chose, par autrui et par soi-même.
En étudiant les dossiers professionnels de ces femmes et leur dossier individuel de suivi, d'autres phrases intéressantes peuvent être retenues. Angèle en novembre : "Je cherche un épanouissement plutôt que des sous", "j'hésite", "Je suis beaucoup plus à l'aise, j'ai pu parler de mon parcours", "Tout ce qui m'arrive de l'extérieur est vécu comme une pression". En janvier : "Je me surprends à vouloir chercher sans angoisser", "Je commence à prendre de la distance", "Je me vois bien travailler", "Ce stage m'a permis de remonter la pente. C'est un souffle d'air frais. J'avais besoin de cela pour me sentir bien.", "J'ai repris la voiture" ce qui est un signe de retour à l'autonomie, de reprise de confiance en soi. Véronique dira en octobre, au début de l'action : "À l'intérieur de moi, j'étais morte, amputée", "J'ai du mal à me libérer", "Je ne veux pas me sentir dépassée à la maison", "Quand je travaille, je suis utile", "L'incertitude me fait peur", "Qu'est ce que je vais pouvoir faire d'autre", "Jusqu'à présent je ne m'étais pas autorisée à voir ailleurs".

Ces témoignages dénotent clairement la difficulté d'être de ces personnes et le changement qui s'est opéré au fil des mois de l'action. En reprenant la réflexion de Kaddouri (2002, pp 31-47), on peut dire que ces femmes se retrouvent dans une situation où elles décident de se donner une nouvelle orientation professionnelle. Elles ont à se représenter leur Soi futur et à se donner les moyens d'accéder à ce Soi futur représenté, et ce par le biais de l'action de reconversion professionnelle dans son ensemble. Elles ont par ailleurs à faire le point sur le regard qu'elle porte sur leur Soi actuel afin d'enclencher la démarche. Elles tentent par l'action de reconversion de réduire l'écart entre leur Soi actuel - ce qu'elles sont actuellement - et leur Soi futur - ce qu'elles voudraient être. Par ailleurs, elles sont dans l'attente d'être reconnues par autrui dans leur nouvelle orientation professionnelle. Elles aspirent donc à réduire l'écart entre leur projet de Soi sur soi - projet identitaire voulu par le sujet lui-même - et le projet de Soi pour autrui - projet identitaire voulu pour le sujet par quelqu'un d'autre que lui-même . Les femmes participant à cette action sont en chemin vers une nouvelle identité professionnelle. Elles seront reconnues à la hauteur de cette identité quand elles auront obtenu leur diplôme, qu'elles auront eu des expériences professionnelles qui leur permettront, elles, de se sentir "dignes" de cette nouvelle identité professionnelle. Elles seront confortées dans cette voie si d'autant plus, elles sont reconnues par leurs pairs, leur hiérarchie, qui les considéreront comme compétentes. Le projet de Soi sur Soi serait alors en accord avec le projet de Soi pour autrui.

Mais, avant d'atteindre cet objectif, ces femmes "subissent", par leur entrée dans ce projet de reconversion, des bouleversements identitaires se traduisant sur différents plans.

2) "Relativisation" de l'ancien métier : s'autoriser à se donner une nouvelle direction


Les participantes ont dû "tourner la page" sur leur ancienne profession pour arriver à se concentrer et se mobiliser entièrement sur l'action de reconversion. Elles ont dû faire le point sur les compétences du secrétariat et les faire vivre en les réévoquant, dans le but de repérer les compétences transférables à un autre métier. Je ne parle pas ici de "deuil" car le mot me semble mal approprié et le processus qu'elles ont effectué est, à mes yeux, plutôt de l'ordre de la relativisation de leur ancien métier pour favoriser l'émergence d'un nouveau champ de possibles.
Mais, relativiser son parcours est un processus complexe pour deux raisons :
D'une part, le sujet peut résister à se voir Autre car renoncer à ce qu'il connaît d'un métier exercé parfois pendant de nombreuses années, lui est difficile. En effet, comme l'écrit Gourdon-Monfrais,"Toute formation suppose une dé-formation préalable, le renoncement à une forme de déjà-là et une attente d'un pas-encore-là, mais qui existe déjà dans la représentation" (2001, p 196). Christine confie d'ailleurs qu'au départ, elle recherchait dans le secrétariat parce que c'était tout ce qu'elle savait faire tout en reconnaissant qu'elle n'était plus à la page du tout. Le fait d'avoir été éloignée du métier et du marché du travail depuis longtemps pose la question de l'actualisation des compétences et donc du secteur susceptible d'attirer. La situation précaire dans laquelle se trouvaient Christine et ses enfants l'a amenée à commencer à s'ouvrir à d'autres possibilités et à laisser la place libre pour l'idée de changer de métier.
Véronique exprime aussi cette difficulté à se voir Autre car elle était dans une recherche de retrouver ce qu'elle avait perdu professionnellement. Toutefois, dans son cas des personnes extérieures ont concouru à l'empêcher ou du moins, à retarder son processus de réflexion concernant une reconversion professionnelle. Ceci m'amène à développer la deuxième raison - exogène cette fois-ci -, compliquant le processus de relativisation de ses expériences professionnelles passées. En effet, il se peut qu'autrui ne reconnaisse pas au sujet - fait indéniable pourtant -, que son identité professionnelle n'est pas figée et qu'il peut transférer des compétences sur un autre secteur professionnel. Véronique relate le fait que le premier conseiller à l'ANPE, rencontré lors de son inscription, l'avait invitée à continuer dans le secteur du secrétariat et à retourner dans l'administration - malgré ses années d'absence dans le métier. Elle s'était donc résignée à cette idée malgré les refus d'embauche auxquels elle se confrontait. Le regard de l'Autre est ici mis en avant. Ceci souligne le compromis que suggère cette phrase : "Identité qui se projette de se comprendre soi-même cohérent, entre ce que l'on a à devenir et ce qu'il est demandé d'être. Entre ce que l'on se veut et se sent être, et ce que les autres en voient et en disent" (Ibidem. p 166). Le fait que des professionnels de l'ANPE - censés entre autre aider les gens à trouver une voie -, ne lui reconnaissent pas le potentiel, le savoir-faire, les compétences pouvant lui permettre de s'insérer dans un autre secteur professionnel, a fait qu'elle n'a même pas osé envisager la revendication d'un autre statut. Ce conseiller ne lui a assignée qu'une identité professionnelle figée, malgré sa connaissance certaine du caractère évolutif du marché de l'emploi. La représentation de l'aspect sédentaire du métier de secrétaire a peut-être joué aussi (cf Alonzo, Liaroutzos; 1998). En se distanciant de l'étiquette collée par le conseiller ANPE, reproduisant l'image de la secrétaire, elle s'en est émancipée en se donnant le droit d'avoir le droit de changer de métier, en s'en découvrant et reconnaissant le potentiel. Véronique affirme ainsi que l'action de reconversion lui a permis de se poser des questions qu'elle n'osait pas se poser : Mais qu'est-ce que j'aimerais faire d'autre ? "[…] le temps de se ré-autoriser est aussi celui nécessaire pour se séparer; […] Se séparer, c'est s'autoriser à devenir autre que ce que l'histoire a voulu imposer, dans l'enfermement ou la reproduction, c'est s'émanciper des identifications proposées. […] C'est consentir, assumer, c'est devenir auteur […] de sa propre histoire" (Gourdon-Monfrais ; 2001, p 189).
Néanmoins, il convient de préciser que pour Véronique en l'occurrence, cette décision de changer de métier est porteuse de regrets car elle "redémarre plus bas" étant donné qu'elle travaillait dans les services du Premier Ministre à Paris où elle avait eu différentes expériences de secrétaire jusqu'à ce qu'au bout de douze ans, elle s'arrête pour s'occuper de ses trois enfants et en élever deux autres. Malgré le fait évident que le secrétariat avait beaucoup évolué, il était difficile pour elle de se projeter dans un autre poste que celui qu'elle avait exercé si longtemps. L'action de reconversion lui a permis d'accepter que retrouver le poste d'antan n'était plus possible. "Il y a donc à vivre dans le même temps de la formation, le renoncement au modèle ancien et le pari sur un modèle futur aux contours flous, dont l'adulte sait surtout ce qu'il ne doit plus être" (Ibidem. p 168).

3) Le regard de l'Autre "en situation"…

L'action de reconversion professionnelle a permis de se renouveler et d'entrer dans ce couple Individuel/Social. Des moments collectifs étaient l'occasion de se confronter à l'Autre, à l'image que l'on a de soi et à celle qui nous est renvoyée par l'Autre. Certes, être regardé de manière agréable ou pas, c'est être reconnu. Mais, il faut prendre garde à ne pas se laisser emprisonner dans le regard de l'Autre et à ne s'évaluer qu'à travers ce dernier. Même si la relation à l'autre est importante, il faut savoir ce que l'on vaut et s'affirmer soi, par soi-même. De même, le fait que le regard de l'autre peut donner une impulsion, représenter un frein, susciter un blocage voire un repli sur soi chez le sujet, la représentation qu'un sujet a d'un Autre peut engendrer les mêmes effets. Les exemples suivants ont pu en être générateurs.

- Le passage devant un jury
Dans le cas de l'action expérimentale de reconversion professionnelle, les stagiaires ont eu à rédiger un dossier professionnel relatant leur parcours, la manière dont elles ont vécu, agi dans l'expérience et dont elles vont désormais s'y prendre pour l'avenir. Elles sont passées devant un jury pour exposer leurs prétentions. Elles l'ont fait à leur manière, selon leur niveau de stress, car l'enjeu était de taille : des professionnels faisaient partie du jury et étaient susceptibles d'en repérer certaines pour d'éventuelles embauches. La façon dont chacune se représentait ce passage à l'oral et les membres du jury a joué sur leur prestation. Ceci a certainement influé sur le regard que les membres du jury ont porté sur elles.
C'est sans doute là un exemple de revendication d'un projet auprès d'institutionnels, de professionnels… La question de la reconnaissance d'autrui quant aux prétentions qu'une personne avance se profile ici. Comme le dit Dubar, chez un acteur : " […] la dimension biographique, temporelle et "subjective", met en jeu la continuité des appartenances sociales et le sens des trajectoires individuelles; la dimension relationnelle, spatiale et "objective", a pour enjeu la reconnaissance ou non par les partenaires institutionnels de la légitimité de ses prétentions, compte tenu des objectifs et des moyens ("politique") de l'institution […] inversement, la reconnaissance des prétentions individuelles par les "décideurs" dépend, en partie, de la manière dont les individus font valoir leurs capacités biographiques" (1992, p 521). Est-ce que ce qui se joue là ne se retrouve pas en toute situation où l'on s'expose soi ? Travail autobiographique, entretiens d'embauche, passage à un oral…
Un projet de reconversion professionnelle comporte a fortiori des enjeux identitaires non négligeables puisqu'il implique d'être un autre professionnel, dans un nouveau métier. Reste à savoir comment démontrer sa volonté et sa capacité à assumer un autre métier dans le regard de l'autre, afin qu'il en soit lui aussi convaincu. Il ne suffit pas de revendiquer un statut pour qu'il soit légitimé par autrui, car il faut bien se rendre à l'évidence que, s'agissant du marché du travail, la sélection pour le recrutement, la logique compétitive dans laquelle nous nous trouvons, les enjeux économiques, sont des facteurs à prendre en compte.

- Des adultes en stage : une question de statut et de légitimité
Tout d'abord, les structures d'accueil potentielles ne sont pas habituées à recevoir des adultes en stage inscrits dans un tel processus. L'obtention d'un stage est donc ardue car ces structures ne savent pas nécessairement que des adultes se remettent en formation et demandent à effecteur des stages pour apprendre un métier. La structure assurant le déroulement d'une action de reconversion professionnelle se doit de contacter et rencontrer au préalable les directions afin de les inciter à accepter des stagiaires mais aussi pour que change leur regard sur cette réalité d'apprentissage et de remise en formation concernant des adultes en reconversion.
Puis, au moment d'être en formation sur le lieu de stage, d'autres éléments ont été abordés. Lors d'un entretien auquel j'assistais entre Christine et le référent de l'action, Christine a rebondi sur la question de s'affirmer en stage en disant : "en quinze jours, on ne peut pas se permettre de trop l'ouvrir" . Véronique explique la posture de stagiaire qu'elle a dû apprendre à adopter car comme elle dit : "vous vous retrouvez en tant qu’élève et là on vous demande de dire : « Je ne sais pas ». J’ai appris à reconnaître que je ne savais pas, que j’avais une démarche d’élève à faire". Fort de ses expériences professionnelles passées, il peut y avoir des résistances à ce qu'un tiers vous apprenne des éléments de votre nouveau métier alors que vous êtes un adulte. Etre stagiaire sous-entend une certaine posture de retrait pour apprendre, tout en s'impliquant. C'est un équilibre complexe à trouver, en fonction notamment des gens qu'on rencontre et qui nous entourent sur le lieu de stage.
La question de la légitimité de la place qu'elles occupent aux yeux des autres membres de l'équipe se pose aussi. Comme l'expliquent deux des interviewées, certains de ces membres effectuent des remplacements depuis plusieurs années et n'ont pas eu accès à la formation associée au poste qu'elles assurent pourtant. Elles ont l'expérience mais ni la formation, ni la certification. Il est donc incompréhensible, en tous cas mal perçu par ces personnes, de voir que les femmes avec lesquelles je me suis entretenue vont avoir accès à la formation aussi rapidement. Certains collègues craignent ainsi que leur présence dans l'entreprise soit compromise.

4) Plus que des savoirs théoriques, des savoirs sur soi


Au cours de cette expérience de quatre mois, les participantes ont eu des stages à effectuer. Nous venons de voir en quoi accepter d'avoir à apprendre pour un adulte, dans une situation de stage en l'occurrence, n'est pas évident. Elles ont également suivi des cours, ont réalisé un dossier professionnel, sont passés devant un jury. Les savoirs théoriques n'ont pas tous été très bien perçus. Néanmoins, de ces activités sont nés des savoirs particulièrement portés sur soi.

- Se mettre en mots pour savoir où l'on va
Se lancer dans une démarche de reconversion professionnelle provoque un sentiment d'incertitude. Le questionnement permanent est de savoir où je vais ? Qu'est ce que cette démarche va m'apporter ? Prévoir les grandes lignes d'un projet rassure. C'est aussi la preuve que le sujet se représente les contours de son Soi futur, même si ces contours sont flous. Préciser la direction que l'on a empruntée et celle que l'on veut prendre à l'avenir a pu se faire notamment par l'écriture du dossier professionnel présenté devant le jury par la suite. De plus, le travail sur ce dossier a permis à ces femmes de développer ou renforcer des compétences liées à l'écrit et d'avoir plus de facilités à parler de soi. Réaliser ce document leur a fait gagner du temps, leur a permis de s'approprier les éléments de leur parcours, de savoir valoriser ce parcours et leurs compétences, de savoir parler d'elles. Connaître son histoire est une condition essentielle pour maîtriser son parcours professionnel et se donner plus de chances en entretiens d'embauche devant le(s) recruteur(s). Le dossier professionnel est un moyen de reprendre contact avec soi-même et son parcours, par la médiation de l'écrit. Ces femmes ont eu l'occasion d'apprendre sur elles-mêmes, à partir d'elles-mêmes. "L'expérience vécue en formation, lorsqu'elle fait l'objet d'une élaboration réflexive et socialisée, aura une portée formatrice. En d'autres termes, un temps de formation n'a d'impact identitaire que dans la mesure où les adultes qui y participent ont l'occasion de réfléchir aux processus que ces temps de formation déclenchent dans leur propre parcours" Dominicé (2001, p 6).

Ce constat amène à se poser une troisième question : comment un dispositif de formation peut soutenir la transformation identitaire ? Des activités d'apprentissages ont été initialisés par la structure menant l'action de reconversion. En effet, c'est par des exercices de présentation de soi comme : la rédaction d'un CV (témoin du projet d'être), le dossier professionnel, la recherche d'un stage, la validation d'une action entreprise par le passage devant un jury, que les participantes ont pu construire peu à peu l'identité professionnelle visée. Elles ont pu jeter un regard nouveau sur leur passé, se rendre compte de l'image qu'elles avaient d'elles-mêmes et se projeter plus sereinement dans l'avenir, par la confrontation à l'Autre qu'il soit dirigeant d'une structure d'accueil pour un stage, qu'il soit membre d'un jury, qu'il soit une autre participante… Outre les méthodes pédagogiques employées au cours de l'action, l'accompagnement même des professionnels de la structure est l'aspect à développer désormais.

III - RÔLE DU DISPOSITIF DE FORMATION


Si je reviens à la question de départ (En quoi l'action expérimentale de reconversion professionnelle a-t-elle constitué un espace de transactions identitaires permettant d'atteindre une identité professionnelle visée ?), on peut s'interroger sur le rôle des institutions et sur comment elles peuvent accompagner la construction d'une identité professionnelle.
Cette action était le théâtre de "jeux" identitaires permettant à ces femmes de réinvestir, réinventer et/ou affirmer leur "je", en se donnant l'occasion de repenser leur avenir professionnel et de se projeter dans un futur professionnel nouveau. Par son organisation, elle a permis une co-gestion et une auto-gestion du groupe notamment par le fait que les participantes ont pu faire un retour de l'action qu'elles ont intégrée, par le biais d'une grille d'évaluation anonyme. Le fait d'avoir rédigé un dossier professionnel a permis de faire le point sur son parcours professionnel, d'établir un bilan de l'expérience vécue au cours de la démarche, de se projeter dans son avenir professionnel. Exposer cela devant un jury a été ensuite essentiel pour se confronter au regard de l'Autre faisant partie de la Société mais aussi pour rentrer à nouveau dans le jeu de la communication. L'action peut être vue comme un espace de négociation avec soi-même (accepter une autre orientation professionnelle et agir pour y parvenir) et avec les autres (les convaincre de la légitimité de cette nouvelle orientation professionnelle).
L'action a impulsé le processus de reconversion chez ces femmes à travers d'autre moyens comme : l'aide à la création d'un réseau et l'activité même de l'accompagnement par les professionnels de la structure, soutenant ces femmes dans leur parcours.

1) Une aide à créer un réseau

Par la mise en place de conférences, de forums des métiers, de moments de rencontres avec des professionnels, la structure a permis à ses participantes de rentrer à nouveau dans le jeu social et de reprendre la communication avec le monde du travail actuel. Les contacts proposés par la structure ont littéralement propulsé ses participantes dans la concrétisation de leur projet de reconversion. Elles ont pu avoir une vision globale du marché de l'emploi et ainsi valider ou non les pistes professionnelles en cours par la rencontre avec des professionnels. La réalisation de stages a également été source de contacts. Ils ont permis de tisser un lien social et ont été l'occasion de se faire connaître professionnellement par des structures.

2) L'accompagnement au cœur de la démarche


L'accompagnement et le soutien de professionnels tout au long de l'action est nécessaire pour permettre aux personnes de s'autonomiser peu à peu dans leurs démarches.

- La prise en compte de la globalité de la personne en situation d'accompagnement : une réalité
Il est fondamental que les professionnels de l'accompagnement reconnaissent et assignent un rôle actif aux bénéficiaires d'accompagnement. Faire "à la place de", assister la personne dans ses moindres démarches, ce n'est sans doute pas lui rendre service. Au contraire, ce serait l'enfermer dans un rôle passif. Ce serait par-dessus tout l'exclure de toutes libertés de décisions et de choix qui la concernent et qu'elle devrait assumer malgré tout. C'est par le fait d'être accompagnée, guidée et soutenue que la personne fragilisée peut assumer son rôle d'actrice. Elle pourrait ainsi s'octroyer ce potentiel de pouvoir agir, prendre confiance en soi, ne plus avoir peur d'agir, de faire des choix, de prendre son avenir en main pour, au bout du compte, endosser une identité professionnelle visée. Comment ne plus craindre un avenir si incertain, si ce n'est en sachant que quelqu'un est à vos côtés ? Par ailleurs, le fait d'englober les dimensions constitutives de la personne au sein d'un dispositif de formation est une demande à considérer et devrait engager les organismes de formation à repenser leurs offres de formation. Il est difficile de travailler avec une personne sur le registre professionnel si on évacue ce qui constitue et anime tout individu. Comment la personne peut-elle suivre le processus, déjà complexe, de se réinsérer dans le monde du travail, si l'on ne fixe pas à certains moments de l'accompagnement, son attention sur ses freins personnels à entrer dans un tel processus, à trouver un emploi ? On ne peut décemment négliger cette partie du sujet et croire en l'atteinte de l'objectif. En écoutant les trois stagiaires avec lesquelles je me suis entretenue, les dimensions temporelle, familiale et financière sont des champs très présents qui sont à prendre en compte. Ces champs font partie de leur vie. Ils influent sur leur histoire, leur état d’esprit. Ils sont parfois causes de freins pour avancer professionnellement mais représentent souvent aussi le moteur pour agir. Les enfants, une situation précaire, l'âge sont autant d'éléments à saisir dans la mise en oeuvre d'un projet. Toute la question de l'accompagnement réside dans la prise en compte de l'humanité des gens que l'on rencontre.

- Le référent de l'action : quel rôle, quelles limites ?
Véronique parle du rôle qu'a tenu le référent de l'action en disant qu'il a su jouer à l’assistante sociale, au confident, au psy, qu'il a su entendre et comprendre l'objectif qu'elles avaient et l'urgence de sortir de la crise. Différentes postures de l'accompagnateur sont déclinées. Sachant qu'il y a des dominantes dans une manière de travailler, savoir adopter diverses attitudes en accompagnement est une qualité, une capacité à développer pour en faire une compétence. Les personnes qui rentrent dans un accompagnement sont aussi singulières que les situations qu'elles vivent au cours de cet accompagnement et les émotions durant ses étapes. Il est semble donc nécessaire de différencier les registres et selon les situations, même si des méthodes, techniques ou outils peuvent s'utiliser dans plusieurs cas. L'accompagnateur devra sans doute travailler sur la matière apportée par le bénéficiaire, parfois de manière brute : colère, cris et larmes. La fragilité, l'épuisement de l'échec et la peur de ne pas atteindre l'objectif escompté amène les individus à se conduire ainsi. Le professionnel accompagnant est ainsi le réceptacle de cette souffrance. Un autre élément intervenant dans la relation accompagnateur/bénéficiaire est à préciser. Le bénéficiaire a une attente, un idéal, un but. L'accompagnateur est vu comme celui qui propose le dispositif pour y parvenir. Si l'impossibilité de l'atteindre se profile, alors il y a une déception et l'accompagnateur est tenu pour responsable de l'échec. La crainte de l'absence de débouchés engendre des comportements intéressants à étudier et la mise en place de stratégies non orthodoxes pour atteindre l'objectif. Beaucoup d'espoirs et d'attentes ont été repérés chez certaines à la suite de la démarche. Le changement d'image physique - car il y a eu un travail sur l'image -, la reprise de l'estime de soi, le fidèle soutien des accompagnateurs apparaissaient peut-être de manière miraculeuse au point de croire à l'obtention certaine d'un emploi à la fin. Du coup, l'accompagnateur doit gérer les tensions de chacune des stagiaires car leur soi visé ne se concrétisant pas, elles sont a fortiori insatisfaites de leur situation actuelle. Mais, le dispositif ne peut répondre à cet absolu parce qu'il y a toujours un principe de réalité dont les aléas de la vie personnelle ou le degré de motivation font partie. Ceci souligne l'importance de bien clarifier les objectifs de l'action proposée afin de limiter des distorsions entre la représentation des objectifs de l'action présentée du point de vue des stagiaires - soit ce qu'ils espèrent et attendent -, et ce qui est réellement proposé par le dispositif de formation. La représentation des attentes des stagiaires doit être au maximum en cohérence avec ce que propose le dispositif. La sélection des participants est donc essentiel. D'une manière générale, la façon dont est pensée une action de formation, de son commencement à sa fin, est un facteur tout aussi important dans la capacité des stagiaires à quitter cette action pour se plonger dans la suite de leurs démarches. Le fait qu'il y ait une personne ressource au cours des différentes étapes est intéressant car il représenterait le principal interlocuteur pour les bénéficiaires et les autres instances. Prolonger son rôle dans la suite du parcours des personnes encadrées - si elles le souhaitent - permettrait de créer un lien entre les institutions et professionnels rencontrés par les personnes en question. On peut toutefois s'interroger sur la problématique financière sous-tendant la mise en place d'une telle idée. Les financeurs suivraient-ils ?

3) Pourquoi mettre en place ce type de dispositif ? : un retour théorique

Le choix d'un accompagnement sur un long terme dans une action de reconversion dépend des décideurs et financeurs car il induit un coût. Les travaux de Claude Dubar permettent d'illustrer le caractère indispensable d'un accompagnement et la création de dispositifs pour des individus qui "repartent à zéro" professionnellement car il y préconise un "dispositif de médiation entre l'ancien soi et le nouveau soi-même. Il faut qu'un partenaire institutionnel, un Autrui généralisé, au sens de Mead, puisse permettre d'accompagner la reconstruction identitaire, de servir d'intermédiaire entre les anciennes identifications en crise, voire en faillite, et les nouvelles en gestation". Il parle également de "laboratoire de transformation qui permette de gérer la transition entre les anciennes et les nouvelles croyances, les anciens et les nouveaux savoirs, les identifications passées et présentes. [Cela entraîne] une nouvelle naissance qui a besoin d'autres marques de reconnaissance mais aussi d'un milieu pour se consolider, s'éprouver, se confirmer" (2001, p 172). Cela rejoint la définition du rôle et de l'objectif de l'action traitée ici : un espace permettant ce travail identitaire en parallèle de la recherche d'un nouveau métier. À l'issue de l'action de reconversion professionnelle, l'entrée en formation actuelle pour devenir AMP (c'est l'orientation majeure des participantes) me semble représenter un autre espace prolongeant la réalisation du projet entamé dans la structure initiale.
La nécessité d'un accompagnement peut s'illustrer également en faisant un parallèle entre ce qui se joue dans une action de reconversion et la Zone de Développement Potentiel utilisée par Vygotsky. "Entre ce que le sujet projette d'être et ce qu'il est, la distance donne la mesure de l'objectif à atteindre et du chemin à parcourir, c'est précisément le lieu potentiel de la formation; mais ce chemin-là peut se vivre dans une grande vulnérabilité" (Gourdon-Monfrais, Dominicé ; 2001, p 196-197). C'est cette notion de distance et de chemin à parcourir qui m'amène à faire cette analogie. En effet, dans une situation d'apprentissage, on parle de Z.D.P. lorsque l'on décèle chez un apprenant (enfant ou adulte) "un souci de connaissance, un mobile cognitif cherchant à s'employer, mais que personne n'invite à se réaliser" (Clot; 1998, p 36). Ces femmes sont dans un entre-deux. Elles ont un Soi actuel qu'elles aspirent à transformer. Elles veulent atteindre un objectif. L'action proposée est la passerelle permettant de tenter de réduire l'écart entre le Soi professionnel visé et le Soi actuel.
Elle est le moyen et le lieu de formation pour mener ce projet, réussir à aller dans le sens souhaité et légitimer ce projet aux yeux d'autrui car "pour s'approprier une autre identité (statutaire par exemple), une conversion est nécessaire, impliquant la dissociation de la nouvelle identité "pour soi" d'avec l'ancienne identité invalidée puis l'accès à la reconnaissance par autrui de cette nouvelle identification par soi" (Dubar; 2001, p 174).

4) Un tremplin vers un "autre professionnel" et un espace de transactions identitaires

La reconversion professionnelle c'est accepter de changer de voie et mettre en œuvre les moyens pour y arriver. C'est accepter de repartir vers autre chose, un nouveau départ, un autre voyage pourrait-on dire, à l'instar de Beillerot qui assimilait la formation à "un voyage. Initiatique même" (Gourdon-Monfrais, Dominicé; 2001, p 201). C'est aussi admettre ses manques et donc le fait de les combler en rentrant dans un processus d'apprentissage. C'est se donner une nouvelle distance pour arriver à un but. Se remettre en perspective de changer de métier, c'est montrer sa continuité et sa permanence dans le changement, malgré une rupture avec un passé.
Le dispositif a voulu être un espace fournissant les moyens et les outils favorisant un questionnement sur soi. Il a voulu représenter le lieu pour commencer à réaliser son projet, à se voir autrement professionnellement. Il souhaitait proposer un temps pour penser, agir, expérimenter, se tromper, rééssayer, s'émanciper voire se métamorphoser. L'action devait être le théâtre de "jeux" identitaires faisant émerger un "je" qui s'apprête à démarrer dans une nouvelle direction professionnelle. Ce devait être l'occasion d'expérimenter une liberté de choix, parfois gommée ou mise de côté, en s'autorisant à se voir Autre et en s'apercevant qu'on est capable d'être cet Autre. Ce dispositif serait ainsi le témoin certifiant que l'identité n'est pas figée. L'action tentait donc de proposer une aide à la construction d'un Soi professionnel visé.
Il s'agissait aussi pour la structure de rechercher la meilleure articulation entre les désirs, potentialités, compétences d'un individu, et les réalités du marché du travail. Cet organisme a permis à ces femmes de prendre le temps de revisiter leur parcours et de penser à ce qu'elles souhaitent faire dans l'avenir. Il a offert la possibilité de questionner les places occupées et d'en expérimenter de nouvelles par les stages, mais aussi par le biais du groupe et le cadre formel et protégé de la formation en elle-même. Cela leur a permis de réfléchir à leurs propres aspirations, à celles qu'on exprime pour elles et à celles auxquelles en réalité elles peuvent accéder.

Par ailleurs, par la mise en place de rencontres avec des professionnels de différents domaines, le dispositif a permis à ces femmes de se confronter à la réalité du contexte actuel de l'emploi. Ce fut aussi le moyen de revenir dans le jeu social et dans la communication avec l'Autre. Par le biais de cette démarche, elles ont appris à parler d'elle et à se redonner une valeur, ce qui est un des facteurs essentiels pour assurer un entretien d'embauche à l'avenir. Le dispositif ne s'est pas focalisé sur un objectif consistant à permettre à ces femmes de découvrir un métier, il a également pris en compte la dimension humaine. En considérant la personne dans sa globalité, dans sa singularité, dans sa complexité aussi, le dispositif a été un lieu encadrant et protégeant ces femmes qui étaient en pleine mutation identitaire. Les accompagner dans cet entre-deux entre un Soi actuel et un Soi professionnel visé a fait partie intégrante des étapes de la démarche. La fragilité et la vulnérabilité des ces femmes au chômage ont été prises en compte tout en s'attachant à maintenir le cap vers l'objectif professionnel. Le dispositif a donc travaillé sur un objectif précis mais a fait en sorte de toucher à d'autres aspects fondamentaux. En effet, cette action expérimentale se projetait dans un avenir plus lointain et espérait que les effets produits, servent, se prolongent, se transfèrent dans les nouvelles situations professionnelles ou pas, que ses participantes rencontreront. Le dispositif de formation représente donc un passage et un espace de transactions identitaires.

DES QUESTIONNEMENTS EN GUISE DE CONCLUSION…

Durant cet écrit, j'ai analysé, dans une posture impliquée, ce que j'ai observé d'une action de terrain et du discours de trois de ses participantes. L'action de reconversion a été le lieu d'une transformation identitaire soutenue par la formation et l'accompagnement de professionnels. De cette expérience singulière, je souhaite toutefois apporter un certain nombre de questionnements allant au-delà du dispositif traité.
Ces femmes se sont orientées vers des métiers de service, de proximité (Aide Médico Psychologique, Assistante de Vie). Aujourd'hui, on a besoin de plus en plus de personnes dans ce domaine, et si possible des personnes formées et qualifiées. Mais, on peut s'interroger sur la manière dont les choses vont se mettre en place en terme de d'investissement dans des formations qualifiantes et professionnalisantes notamment. Ces femmes veulent parvenir à leur objectif et faire valoir cette nouvelle orientation aux yeux des autres. Mais, comment ces futures professionnelles vont-elles être considérées par la Société ? Fraisse (sous la direction de Maruani ; 1998, pp 153-156) écrit : "À l'aube de l'an 2000, nous assistons […] à un renversement assez extraordinaire de la situation où le service domestique qui semblait en voie de disparition grâce à sa normalisation en heures de ménage devient un métier d'avenir pour les femmes : l'emploi de service […] est tout simplement et fondamentalement au cœur d'une redéfinition du travail salarié dans son ensemble" (p 154). Cependant, après s'être en partie affranchies de leur rôle domestique, les femmes se retrouvent dans ce secteur professionnel, - où l'on voit peu d'hommes. Comme s'interroge l'auteur, seront-elles gagnantes ou perdantes ?

On parle de parcours professionnels, de formation et de construction identitaire. Or, il convient de rappeler que les parcours professionnels ne sont plus linéaires. Nous devons multiplier les expériences et les contrats au vu des exigences de l'emploi et de l'économie actuelles. Qu'en est-il alors de la cohérence des parcours et de la construction identitaire de l'individu ? Il semble que l'on pourrait parler de formes provisoires qui vont se construire et se déconstruire.
Par ailleurs, on parle de souffrance au travail. Je dirai qu'il y a une souffrance par le travail car j'englobe ceux qui n'en ont pas avec ceux qui en ont mais qui souffrent des conditions dans lesquelles ils exercent (contrats ponctuels, hiérarchie, répétitivité de la tâche, relations aux pairs, harcèlement…). Cette souffrance par le travail s'installe en partie à cause du processus d'individualisation qui se met en place. Ceci est dû au modèle économique voulu et pratiqué par le pays, aux logiques de prestation (Dubar; 2001, p 112), et au fait que les stratégies de défense et de résistance collectives n'existent plus comme auparavant. En effet, "là où les solidarités poussaient autrefois les salariés à situer au niveau collectif leurs problèmes et leurs revendications – en sollicitant les syndicats, par exemple -, le nouvel individualisme incite à gérer narcissiquement ses difficultés. Les oppressions collectives, les conflits sociaux sont devenus des pathologies personnelles. Sans doute avions-nous autrefois trop dénié le versant individuel des maux collectifs, mais nous assistons aujourd'hui à l'excès inverse" . La construction identitaire souffrirait à mon sens de cette individualisation.
Enfin, qu'en est-il des professionnels de la formation et de l'accompagnement ? Seront-ils amenés à ne travailler qu'en fonction des exigences économiques ? La formation ne sera t-elle pensée que comme une réponse à ces exigences ? Alors même que bon nombre de structures affichent la prise en compte de la personne dans leurs valeurs et leurs pratiques, prônent le développement personnel, on peut s'interroger sur les motivations d'un accompagnement vers et dans l'emploi, au vu des lois du marché. Ces structures seront sans doute dans l'obligation d'être conformes aux besoins du marché de l'emploi en imposant aux personnes bénéficiaires de l'accompagnement d'entrer dans certaines niches professionnelles quitte à ce que cela leur déplaisent. La formation est vraiment en tension entre la prise ne compte de la personne et l'exigence de l'économie. Se pose alors la question de la marge de manœuvre des professionnels. Il ne faut semble t-il pas voir tout en noir ou tout en blanc mais parvenir à ce que les exigences du marché de l'emploi rencontrent des désirs et des potentialités réelles.


BIBLIOGRAPHIE

BEAUD Stéphane, WEBER Florence; Guide de l'enquête de terrain, Paris : Editions La Découverte (guides repères), 1998, 328 pages.

CLOT Yves;

DUBAR Claude; La crise des identités : l'interprétation d'une mutation, Paris : PUF, 2001, 239 pages.

DUBAR Claude; "Formes identitaires et socialisation professionnelle" in Revue Française de sociologie XXXIII, 1992, pp 505-529.

GOURDON-MONFRAIS Dominique, DOMINICE Pierre; Des adultes en formation: en quête de quelle reconnaissance ?, Paris : L'Harmattan, 2001, 236 pages.

KADDOURI Mokhtar; "Le projet de soi entre assignation et authenticité", in Recherche et Formation, Paris : INRP, n° 41, 2002, pp 31-47.

MARUANI Margaret (sous la direction de) ; Les nouvelles frontières de l’inégalité : hommes et femmes sur le marché du travail, Paris : La découverte et Syros, 1998, 283 pages.

05.03.2006

IDENTITE ET FORMATION

LA PRISE EN COMPTE DE LA TRANSFORMATION IDENTITAIRE DANS UN DISPOSITIF DE RECONVERSION PROFESSIONNELLE

TRANSACTIONS IDENTITAIRES CHEZ DES
PERSONNES EN RECONVERSION PROFESSIONNELLE : entre "identité pour soi" et "identité pour autrui"

Sujet d'étude du mémoire Master Professionnel Sciences de l'Education, mention Métiers de la Formation, spécialité Formation de Formateurs par l'Analyse des Situations de Travail (FFAST) - Mention Très bien.


Mots clefs : identités personnelle, sociale, professionnelle, narrative, transactions biographique et relationnelle.
Courants théoriques de référence : sociologie, psychologie sociale.
Auteurs de référence : Claude Dubar, Mokhtar Kaddouri, Margaret Maruani, Pierre Tap.

À travers une immersion au sein d'une structure menant une action expérimentale de reconversion professionnelle, j'ai choisi de traiter la question des transformations identitaires s'opérant chez les participants à cette démarche. La question de recherche formulée est la suivante : En quoi l'action expérimentale de reconversion professionnelle a-t-elle constitué un espace de transactions identitaires permettant d'atteindre une identité professionnelle visée ?

J'ai réalisé des entretiens quatre mois après la fin de l'action, avec trois femmes qui m'ont livrée leur ressenti par rapport à ce projet de recherche d'un nouveau métier. Pour les analyser, je m'appuie sur les "dynamiques identitaires" (M. Kaddouri) et plus particulièrement sur la théorie de la double transaction (C.Dubar) plaçant l'individu à la croisée d'une dimension biographique (sens des trajectoires individuelles) et d'une dimension relationnelle (enjeu de la reconnaissance par autrui de la légitimité de ses prétentions).

Relativiser un parcours professionnel, s'autoriser à se voir autrement, le regard que l'Autre nous porte et celui que l'on se porte soi-même, le sentiment d'incertitude quant à l'avenir, le rapport au savoir, se prendre comme objet d'apprentissage, sont autant d'éléments abordés témoignant du travail identitaire enclenché par un tel projet.
L'accompagnement et un soutien de professionnels tout au long d'une telle démarche n'en devient que nécessaire dans cet entre-deux entre un Soi passé, un Soi actuel et un Soi professionnel visé.

A travers cette recherche, une réflexion peut s'engager au sein des professionnels du secteur de la formation et de l'emploi. La prise en compte de la dimension identitaire, faisant partie de tout processus de transformation de Soi, que ce soit en individuel ou en collectif, impliquerait de se questionner également sur les dispositifs et contenus de formation proposés.

04.03.2006

SE RACONTER EN EXIL...

SENS ET FINALITES DE L'ECRITURE DU RECIT DE VIE DANS LA PROCEDURE DE DEMANDE D'ASILE CONVENTIONNEL

Suite à la soutenance du mémoire de Maîtrise Sciences de l'Education portant sur ce thème, un membre du jury m'a contactée le lendemain pour me proposer d'écrire un article qui serait publié dans une revue de recherche. Une proposition qui ne se refuse pas ! Voici le résultat !

"Quand on n'a pas la force d'une fourmi, il faut se tenir comme un éléphant" 1

Par Aline M. BUTTET,
in Chemins de formation, au fil du temps... Les bascules de la vie, Université de Nantes, n°8, octobre 2005, pp 139-144

Quand on n'a pas la force d'une fourmi, il faut se tenir comme un éléphant : cette phrase est extraite d'un entretien que j'ai réalisé avec un jeune homme tchadien âgé de vingt-cinq ans, demandeur d'asile en France depuis quatre ans, que j'ai appelé Monsieur M. Lorsque je l'interroge, il est engagé dans une procédure de demande d'asile conventionnel.

Suite à une expérience professionnelle enthousiasmante de plusieurs mois dans un Centre d'Accueil de Demandeurs d'Asile (C.A.D.A.), j'ai choisi de travailler sur le thème de la demande d'asile dans le cadre d’un mémoire de maîtrise en Sciences de l'Education. C'est au cours de ce travail de recherche que j'ai rencontré Monsieur M. Ce texte n'a pas pour objet de présenter une étude exhaustive sur la situation des demandeurs d'asile en France. Je propose seulement un modeste éclairage issu de ma pratique, de ma recherche et de ce que j'ai discerné des paroles de Monsieur M.

Mises au point…
Quelques précisions s'imposent tout d'abord pour bien comprendre la position de Monsieur M. et des autres demandeurs d'asile hébergés dans les centres d'accueil pour demandeurs d'asile.
Un demandeur d'asile, tout comme sa dénomination le laisse à penser, est celui qui sollicite une protection auprès des autorités françaises afin d'obtenir le statut de réfugié. Cela se fait par le biais d'une procédure de demande d'asile très encadrée administrativement. Dans le cas de Monsieur M., l'asile sollicité est dit "conventionnel" car la demande de reconnaissance du statut de réfugié concerne toute personne répondant à la définition de la Convention de Genève du 28 juillet 1951, soit à « toute personne qui […], craignant avec raison d'être persécutée du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques, se trouve hors du pays dont elle a la nationalité et qui ne peut, ou du fait de cette crainte, ne veut se réclamer de la protection de ce pays » (article 1-A-2). En France, le statut de réfugié est reconnu par l'O.F.P.R.A. (Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides) sous le contrôle de la C.R.R. (Commission de Recours des Réfugiés).
De plus, un individu réfugié est celui dont la procédure de demande d'asile a abouti à la reconnaissance de sa situation. A l'aulne de la loi française, il devient alors réfugié et lui est délivré un titre de séjour de dix ans, qui lui permet l'accès aux mêmes droits sociaux que les nationaux et l'autorise à exercer une activité professionnelle.
Enfin, un clandestin est celui qui vit illégalement dans le pays, sans papier, n'étant pas ou n'étant plus inséré dans un dispositif d'accession au statut de réfugié.

J'abordais, plus haut, ces lieux d'accueil que sont les C.A.D.A. Il me paraît intéressant de décrire ce qu'est ce genre de dispositif. Un C.A.D.A. est un centre totalement ouvert qui prend en charge les personnes célibataires, les familles monoparentales (ou pas) durant le temps de la procédure de demande d'asile conventionnel. Dans un C.A.D.A., on rencontre autant de situations que de personnes. Celles-ci étaient agricultrices, pharmaciennes, institutrices, ouvriers, médecins, avocates, journalistes etc… Elles avaient une famille, des amis, des habitudes. Elles étaient "comme tout le monde". Seulement, des conditions particulières les ont poussées à quitter leur terre.
Dans un C.A.D.A., on observe de nombreuses situations ou phénomènes comme le rapport inversé flagrant qui existe entre les parents et leurs enfants. Les parents n'ont plus de statut social ni professionnel, tandis que les enfants vont à l'école et ont, par conséquent, le moyen de s'intégrer dans un groupe-classe, de faire des connaissances et d'apprendre très rapidement la langue française. Ils s'intègrent au pays hôte plus facilement que leurs parents. Aussi les enfants se retrouvent-ils sur certains points à la place des parents, dans le sens où ce sont eux qui comprennent la langue, traduisent et expliquent aux parents. Ils ont une "supériorité" par rapport à ces derniers qu'ils n'auraient peut-être pas eue, s'ils n'étaient pas dans cette situation si caractéristique aux populations des C.A.D.A., faite de déracinement, de sentiment d'inutilité, d'attente, d'ennui, d'inquiétude quasi permanente concernant leur statut.
Dans un C.A.D.A., car la vie continue même dans ce cadre précaire, on partage les bonnes et les mauvaises nouvelles, les anniversaires, les naissances. Des animations sont proposées ainsi que des cours de français. Les demandeurs d'asile rencontrent des intervenants sociaux qui ont pour mission de les aider dans leurs démarches administratives et juridiques, de les préparer à l'entretien qu'ils auront à l'O.F.P.R.A., organisme qui statuera par la suite.
Outre le fait qu'ils sont hébergés au même endroit – je parle pour ceux qui ont pu obtenir une place en C.A.D.A. – et qu'ils bénéficient des mêmes services au niveau de la vie quotidienne, on peut convenir que le point commun entre toutes ces personnes est leur engagement dans la procédure de demande d'asile et le fait qu'elles aient eu à rédiger un récit. Il faut savoir que dès les premiers jours de leur arrivée en France, ils doivent déposer un formulaire de demande de statut de réfugié et écrire un récit explicitant les raisons personnelles qui les ont amenés à fuir leur pays et celles pour lesquelles ils ne peuvent pas y retourner; en faisant attention à l'ordre chronologique et logique des faits et en mentionnant les dates, les lieux, les noms de personnes, les sévices subis… Ce récit devient pour tous les interlocuteurs de la demande d'asile un support essentiel de travail et de décision.
Cet exercice obligatoire m'a servi de point de départ pour interroger Monsieur M. et comprendre la portée pour lui de l'écriture de ce récit. J'ai ainsi décidé d'interroger la possibilité pour un demandeur d'asile, à travers l'écriture du récit, de donner du sens et de la cohérence à son histoire personnelle. Celle-ci étant souvent semée de ruptures et de traumatismes, le récit pourrait permettre d'exorciser ces derniers et pourquoi pas, de (re)construire une identité par le biais d'une activité narrative. Ce travail s'est réalisé en se fondant sur une démarche clinique dans la conduite de l'entretien, démarche que j'ai pu appréhender notamment à travers l'ouvrage de Colette Chiland, L'entretien clinique 2 .

Une activité narrative sous condition
La discussion avec Monsieur M. a mis en exergue, non seulement le caractère contraignant de la procédure de demande d'asile, mais aussi un certain nombre de corrélatifs déterminants. Tout d'abord, l'écriture lui est imposée. Et les requérants à l'asile sont dépossédés de cet écrit dès le moment même où on le leur demande, car c'est dans le but d'une procédure. Quelqu'un va juger leur parole. Leur histoire leur appartient, mais la manière de l'écrire non ! Il y a un tel enjeu qu’ils veulent être conformes à cette "méthodologie" (Monsieur M.), à ce que les décideurs attendent de cet écrit. Ce dernier est en quelque sorte déterminé, et c’est ce qui m'amène à dire qu'ils sont dépossédés de cet écrit. D'une part, ce récit n'a pas pour but de les soulager et d'autre part, il est rédigé, non pas volontairement, mais par contrainte, pour suivre la procédure. D'ailleurs, Monsieur M. évoquera la difficulté pour les demandeurs d'asile d'écrire ce qu'ils ont subi, l'incapacité parfois à mettre en mots ce vécu: « Ils ne savent pas comment s'organiser, comment exprimer cette souffrance vécue. Ils savent pas. D'autres ne disent même pas s'ils sont torturés parce qu'il y a des actes qu'ils ont subis, des actes un peu malsains qu'ils ne peuvent pas dire. »
L'activité narrative est le produit d'une situation particulière traversée par des attentes, des enjeux de pouvoir et de reconnaissance. Le destinataire a un tel pouvoir, un tel rôle, un tel poids concernant la vie du demandeur d'asile, que le contenu et la forme de la narration en sont atteints. En effet, le demandeur d'asile souhaite se présenter le mieux possible auprès des instances administratives. Comme ils le disent souvent, se présenter comme des "réfugiés authentiques". « Se constituer en tant que sujet auprès des instances administratives dans le pays hôte représente autant de travail pour le revendicateur de statut, considérant que sa survie matérielle et morale dépend de son habileté à produire un sujet acceptable 3. » Le demandeur d'asile veut se raconter – avec toutes les contradictions, oublis parfois, absurdités et banalités du quotidien – et en même temps, il a à « se construire en tant que vrai réfugié 4 ». L'important pour lui est de construire une identité narrative convaincante. Les requérants au statut de réfugié doivent « construire un autre productif », soit un sujet susceptible d'être admis dans le pays hôte tout en acceptant de se soumettre à « la mort de la version du moi 5 » . Le récit de vie ne reflèterait pas le moi, mais cet autre productif qui veut être statutaire, reconnu réfugié. Monsieur M. me dira d'ailleurs : « on n'a même pas droit à l'erreur… ». Le récit de vie remettrait en cause l'identité de l'auteur dans le sens où il écrit dans le but de convaincre l'administration de lui accorder le statut escompté. Il y aurait une remise en cause de soi-même, car il y a une recherche d'adéquation aux critères d'entrée au pays. Il ne s'agit pas d'une négation de sa culture, ni de ses origines, mais d'un désir de conformité au pays-hôte. Il s'agit bien de leur écrit mais il a été rédigé pour un but précis : l'obtention du statut de réfugié.

L'identité : une question incontournable

Le déséquilibre est trop grand entre le soulagement que pourrait procurer l'écriture du récit et la situation personnelle du demandeur d'asile, pour que le premier l'emporte. Ces personnes ont eu à fuir leur pays, parfois dans des conditions périlleuses, en payant des passeurs une fortune. Ils arrivent sur le sol français par avion, embarcations précaires, camions… Le traumatisme est grand. Puis, peu de temps après leur arrivée dans le pays d'accueil, et après avoir ressenti un soulagement et un semblant de sécurité, les conséquences de l'exil se font sentir. La perte de la patrie est tout d'abord centrale, car l'appartenance à un pays est constitutive de l’identité sociale du sujet. Par ailleurs, la perte de membres de la famille, comme c'est souvent le cas, touche à l'identité personnelle. Il y a aussi la perte d'un espace, d'un environnement familier, renforcée par le fait qu'un retour au pays n'est pas envisageable. Les sentiments d'échec et de culpabilité sont très présents dans les esprits des demandeurs d'asile. Monsieur M. dira : « on est soulagé parce qu'on a pu dire un jour ce qu'on a subi, ce qu'on est victime mais est-ce que ce soulagement, ces dires n'auront pas de répercussions dans l'avenir ou bien à la famille ? C'est un soulagement qui crève un peu le cœur quelque part. » Ils ont quitté ou perdu leur famille, leur pays où ils renoncent à la possibilité d'une vie meilleure. Ils sont désorientés. L'individu est en rupture avec son passé. Comme le décrit A. Jacques (1985) dans une partie de son livre intitulé Les déracinés, réfugiés et migrants dans le monde, l'exilé a laissé ses racines dans son pays et il est dans l'impossibilité, et peut-être l'incapacité, de les recréer là où il est : « Je m'oublie. Je me demande si j'existe » (Monsieur M.). Par ailleurs, l'éloignement spatio-temporel empêche le sujet d'être l'auteur d'action directe de lutte dans le pays d'origine, lutte qui est souvent la cause du départ. Il se sent donc coupable d'avoir renoncé à ses proches et à ses engagements politiques, syndicaux… Il peut y avoir aussi la culpabilité d'avoir survécu.
L'individu séparé de son pays, de sa famille, de sa culture, est aussi étranger à lui-même à cause de ce déracinement. Il ne s'y retrouve pas, ne se reconnaît plus. L'exil marque la perte, la douleur, le renoncement. Il faudra opérer des ajustements pour s'adapter à la vie du pays hôte, à ses normes et ses valeurs – qui ne sont pas forcément en contradiction avec les siennes. Partant de ce déracinement flagrant, l'insertion politique, affective, sociale et culturelle dans le pays d'accueil est ardue. Elle est d'autant plus que les demandeurs d'asile n'ont pas la possibilité de travailler, même bénévolement. Cela augure une insertion bien compromise surtout lorsque l'on sait que même quand ils ont obtenu le statut de réfugié, ils ne retrouvent jamais un emploi dans leurs cordes, emploi qu'ils exerçaient dans leur pays d'origine ou dont ils ont assurément les compétences.
Les demandeurs d'asile se trouvent dans une position d'attente qui dure parfois plusieurs années. Les rencontres avec les travailleurs sociaux du centre d'accueil, s'ils sont pris en charge par une telle structure, et le quotidien – courses, ménage, rencontres avec des compatriotes… – ne suffisent pas à occuper leur journée. Il n'est pas besoin d'être érudit pour le deviner, l'inactivité use, l'oisiveté est mère de tous les vices et d'aucuns sombrent dans la mélancolie, l'isolement, la violence, les excès de toute sorte, bien entendu à des degrés divers. Plus positivement, Monsieur M. par exemple m'a dit « peut-être, j'ai une belle écriture, peut-être j'aime bien écrire […] je préfère lire. Je préfère écrire. J'aime beaucoup. C'est ma passion. » Il me dira aussi qu'il a « écrit pleins d'articles ». Et tout ceci l'a guidé vers des aspirations telles que : « J'ai envie de publier un livre […] pour exprimer dans ce document ma pensée avec plein de libertés ».
Cette liste est très loin d'être exhaustive. Je souhaiterais évoquer, pour finir, la difficulté d'être confronté à une nouvelle culture. On peut parler d'un choc culturel vécu au quotidien par les demandeurs d'asile. En effet l'exilé, en quittant son pays, est obligé de mettre de côté, dans des conditions brutales, tous les éléments et repères familiaux, sociaux, linguistiques et culturels qui lui sont familiers. C. Camilleri et M. Cohen-Emerique (p. 67) définissent ce choc culturel comme la « maladie de ceux qui sont transplantés à l'étranger et précipités dans l'anxiété qui résulte de la perte de signes familiers et des symboles de la réalité sociale habituelle. Ils souffrent d'un sentiment d'incompréhension ou même de répulsion dans la confrontation avec de nouveaux cadres de références ». Ces primo-arrivants, comme on les appelle, doivent assimiler un très grand nombre de codes et faire eux-même l'effort de s'intégrer. « L'insertion à un groupe auquel le sujet devrait s'adapter, en s'y conformant, le groupe pouvant se montrer plus ou moins favorable à cette insertion » nous rappellent R. Doron et F. Parot. S’intégrer est « processus qui concerne les diverses modalités d'interactions utilisées par un individu pour être situé et se situer dans un groupe ou une collectivité afin de se voir reconnaître un statut et une identité sociale », selon Le dictionnaire de la Psychologie 6 . Mais comment s'intégrer socialement, si la seule identité que l'on vous donne est celle d'un individu en transit ?
La caractéristique commune à toutes ces personnes est la transformation identitaire. Elles sont en quête d'un soi en redéfinition. Mais en même temps, elles en sont empêchées par le caractère précaire de leur situation. Monsieur M. par exemple affirme : « Alors, là-bas, je suis sous pression. Ici, je suis sous pression. Qu'est-ce que je fais ? Alors, ce qui fait que j'oublie, j'oublie, je m'oublie. Ce qui fait que je me demande si j'existe. C'est pour ça que je vous dis que je suis en train de flâner dans ma tête parce qu'on ne sait pas sur quel pied se mettre. On essaie le pied gauche. Non, non c'est le pied droit. C'est ça. On est un peu mouvementé. Des fois en chute libre je sais pas mais c'est comme ça ». Je rapprocherai les difficultés rencontrées par les demandeurs d'asile pour se trouver une identité, des travaux de M. Kaddouri et plus particulièrement ce qu'il écrivait dans Recherche et Formation sur le projet de préservation de soi (p. 38) : « […] les personnes sont satisfaites - ici doivent se satisfaire à défaut de mieux - de leur Soi actuel, mais vivent dans la crainte de sa fragilisation puisqu'il s'agit d'une identité provisoire acquise dans le cadre d'une situation supposée transitoire […]. Le sujet endosse la nouvelle identité qui résulte d'un arrangement fonctionnel et informel qui n'a aucune valeur juridique susceptible de le rendre définitif. L'une des conditions de cet arrangement est le maintien permanent de la possibilité de réintégrer, en cas de nécessité - subie s'entend -, l'identité laissée provisoirement de côté, ce qui fragilise le Soi actuel. C'est cette réintégration éventuelle qui fait peser une menace permanente sur l'identité provisoirement acquise à laquelle le sujet s'est fortement attaché. Ce qui, faute de moyens propre, le met en situation de dépendance affective des personnes susceptibles de concrétiser la menace en question ». Même si cette notion de dépendance affective est peut-être un peu trop forte dans les situations qui nous intéressent, le détenteur de ce pouvoir n'étant pas visible et connu comme ce peut être le cas dans un contexte de travail dont parle M. Kaddouri, cette illustration est pour moi tout à fait parlante au regard de la condition des demandeurs d'asile que j’ai été amenée à rencontrer.

L'attente des demandeurs d’asile est difficile à vivre et elle engendre de nombreux obstacles quant à la manière de vivre quotidiennement l'exil. Elle accentue notamment les difficultés liées à une rencontre interculturelle. Les services administratifs français participent essentiellement à ce phénomène d'attente qui complique le déroulement de la procédure. Quant à la prise en charge des demandeurs d'asile, il faut reconnaître que de nombreuses activités sont mises en place afin d'éviter le repli sur soi et leur inaction, mais qu'il est dur de les mobiliser. Des cours de français sont également proposés pour favoriser leur intégration en France et leur permettre d'être autonomes mais il est compliqué d'entreprendre ce type d'actions, l'insertion n'étant qu'hypothétique et incertaine.
Si les professionnels de la demande d'asile ont pour tâche de combattre l'attente dont le requérant est victime, de favoriser une reconstruction de soi, une autonomie, une insertion de l'exilé, ils se doivent aussi de travailler sur leurs propres représentations et préjugés face à l'inconnu – qui sont tout à fait logiques et compréhensibles – et ce, afin de lutter contre des attitudes ethnocentriques par exemple. Loin de porter un regard négatif sur la pratique des professionnels qui traitent les situations et les gens qui y sont confrontées, j'ai souhaité évoquer les risques et pièges à éviter quand on s'engage dans une rencontre interculturelle. Je pense que l'on touche là à une question d'éthique personnelle et professionnelle.
La mise en place d'un accompagnement psychologique des demandeurs d'asile à chaque étape de la procédure, lors de la réception d'une réponse négative de l'OFPRA, au moment de la préparation pour le recours à la CRR ou encore lorsque le statut de réfugié est accordé, serait judicieuse. En effet, les intervenants sociaux sont là pour les aider et les accompagner dans le cadre procédural et n'ont pas à se charger du suivi psychologique de l'individu, ce qui ne signifie pas qu'ils s'en désintéressent. Il s'agirait seulement d'échapper à une confusion des rôles, afin d'améliorer les conditions de l'accompagnement de ces personnes ayant un vécu parfois dramatique et traumatisant.

1 - Citation de Monsieur M., demandeur d'asile depuis quatre ans, extrait d'un entretien.
2 - PUF, 1995.
3 - Beausoleil, issu de l'ouvrage collectif CREA, Récit et connaissance, Lyon: Presses universitaires de Lyon, Montfort & Villeroy , 1998. p. 58.
4 - Foxen et Beausoleil, Ibidem, p. 58.
5 - Barsky, Ibidem, p. 59.
6 - PUF, 1998.

Bibliographie :
CREA, Récit et connaissance, Lyon: Presses universitaires de Lyon, Montfort & Villeroy, 1998.
CAMILLERI Carmel, COHEN-EMERIQUE Margalit (sous la direction de), Chocs de cultures : concepts et enjeux pratiques de l'interculturel, L'Harmattan, 1989.
DORON Roland, PAROT Françoise, Dictionnaire de psychologie, PUF, 1998.
JACQUES André, Les déracinés, réfugiés et migrants dans le monde, éditions La Découverte, 1985.
KADDOURI Mokhtar, "Le projet de soi entre assignation et authenticité" in Recherche et Formation, 2002, n° 41.